Tableau 3

Au bout de quelques jours de réflexion et de dessins faits et refaits, je décide de désarticuler la croix et le personnage. La première est moins massive que sur le tableau précédent, plutôt ajustée à la taille de la tête de Jésus que je veux diminuer grandement pour signifier la faiblesse et ainsi renforcer la chute. La croix pourrait être vue comme un oreiller si la main de Jésus ne trahissait pas la chute.

Son visage est vu de face tout en étant de profil (yeux tournés vers le sol), alors que son habit est vu de face (en bas à droite du tableau) ce qui donne une impression de désarticulation.

Sa main est positionnée côté paume sur les pavés et j’ajoute des petites tesselles rouges pour signifier les blessures. Elle est plutôt représentée féminine, main de pianiste (longs doigts fins) pour rajouter l’impression de douceur, de fragilité. J’entends souvent de la musique quand je crée un tableau. La position des tesselles m’évoquent des sons, une histoire.

L’idée des feuilles éparpillées pour signifier le désordre, le drame, ne me vient que tardivement, quand je termine la chevelure de Jésus représentée en mèches de couleurs différentes séparées les unes des autres pour accentuer le mouvement de la chute.

J’utiliserai cette représentation dans tous les tableaux qui retraceront une tension, un drame pour faire des correspondances entre les uns et les autres.

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Tableau 4

Deux personnages : Jésus et Marie, la mère et le fils.

Jésus semble avoir le visage contre celui de sa mère (malgré la croix qui les sépare) pour signifier qu’ils sont unis l’un à l’autre (auréole unique). Seule Marie a les yeux tournés vers son fils tandis que lui regarde un œil vers elle (œil en commun) et l’autre en face. Il doit poursuivre son chemin. Je me mets à la place de Marie. Je me dis que je serais très inquiète pour mon fils. Elle n’a d’yeux que pour son fils.

La croix prend beaucoup de place entre eux. Marie semble derrière la croix, mais en même temps elle est aux côtés de son fils qui est devant la croix. Il semble que Marie ait déjà traversé la croix en tant que mère déchirée par l’épreuve de Jésus. L’humanité qui juge et condamne ne saurait cependant la séparer de celui qu’elle a enfantée. Elle reste aussi derrière son fils comme si elle continuait de le suivre sur son chemin. Où qu’il aille, elle sera toujours derrière lui. Elle est témoin et  garde tous ces événements dans son cœur  (Lc 2, 18). Elle est sa première disciple. Elle est également la première à accueillir et à entrer dans le mystère de la croix. Elle doit, par le sacrifice et la mort de son fils, accepter de « laisser partir » (« Je suis la servante du Seigneur, que tout se passe pour moi comme tu l’as dit !» Lc 1, 38 ). Elle doit apprendre à devenir une mère autrement (« Jésus voyant sa mère et près d’elle le disciple qu’il aimait dit à sa mère : « femme, voici ton fils ». Puis il dit au disciple : « Voici ta mère » Jn 19, 25-27).

J’ai exagéré la longueur du cou de Jésus comme s’il étirait son cou afin que son visage touche celui de sa mère. Ainsi, si Jésus est le Christ sauveur de l’humanité, il est aussi un fils qui recherche le contact. Il passe par-dessus la croix.

Tableau 5

Je suis allée me renseigner sur ce Simon de Cyrène qui a aidé Jésus à porter la croix. D’après les Écritures, c’est un ouvrier agricole, étranger (Cyrène est une colonie grecque en Afrique du Nord, actuellement en Libye) donc impur selon la tradition juive, à qui on donne l’ordre d’aider Jésus. Il n’y a donc pas de compassion de sa part vis à vis de Jésus.
Le Père Marko a volontairement caché une partie du visage de Simon pour signifier qu’il n’était personne. Dans mon tableau Simon est aussi en partie caché. Il est blanc comme un linge pour signifier qu’il a peur. Il n’ose pas regarder Jésus qui est juif, certainement comme on le lui avait appris. Mais le regard de Jésus posé sur lui, lui donne une identité. On peut aussi imaginer que le regard de Simon est celui d’un étonnement face à ce qui lui arrive.

L’œil gauche de Jésus semble sortir de son orbite. Je l’ai recommencé deux fois. Finalement, en méditant sur le texte j’en ai conclu que je devais tailler l’œil comme il était la première fois pour dire que Jésus va chercher le regard de Simon. Il ne se contente pas seulement de le regarder.

J’ai aussi voulu donner la parole aux mains. Jésus a la main sur la croix. Elle est immaculée pour signifier la pureté. Celle de Simon tient la croix pour signifier qu’il porte quelque chose de lourd en lui. En fait, la croix de Jésus devient sa croix. Sa main change de couleur, pour dire qu’au contact de Jésus, Simon se purifie.

La manche du vêtement de Jésus a perdu volontairement sa blancheur, d’une part pour accentuer la blancheur de la main, mais aussi pour dire que Jésus est assombrit par le comportement inattendu de l’humanité. Sa manche a pris la couleur de la main de Simon.

La couronne de feuilles qui symbolise la joie apparaît au-dessus de la tête de Simon en même temps qu’elle est sur le sol (car il ne faut pas oublier que cette joie est quand même mise à mal). Cette idée m’est venue quand j’ai fait la main de Simon avec le dégradé de beige et de blanc. Elle montre que Simon peut lui aussi, par Jésus, accéder au Royaume et prétendre à l’Amour de Dieu.

Tableau 6

« Véronique essuie le visage de Jésus ». J’ai deux portraits à réaliser. Jésus commence à m’être familier. Il m’attend au tournant. Si je baisse la garde, son visage me renvoie à des fausses notes. Je dois l’écouter parler pour lui mettre les yeux en face des trous !
J’aime le voile que le Père Marko a mis sur les yeux des deux personnages et qui renvoie au voile central ! Je le reproduis fidèlement. Cela fait l’effet d’une détente, d’un mi-clos qui repose, d’un tête à tête d’amour entre Jésus et Véronique qui permet de respirer au milieu de la tension.

Véronique représente la féminité et la beauté. Je veux lui faire un voile de fête, couleur jaune et parme. Son visage ressemble trait pour trait à celui de Jésus pour signifier qu’elle est proche de lui et partage sa souffrance, sans oublier qu’ils appartiennent à la même famille (juive). Elle porte secours, fait un geste (essuie le visage de jésus) pour soulager le Christ souffrant. Elle représente pour moi, un aspect de la maternité qui participe à la mise au monde, à la vie.

Quand j’aborde le voile qui essuie le visage de Jésus, je n’éprouve aucune difficulté à le réaliser. Mais lorsque je termine le visage de Jésus, le voile ne me parle plus et je ne sais pas pourquoi. Est-ce que je l’ai fait trop large ? Je l’amincis, mais le rendu reste le même. Il y a un problème. Je le retouche une troisième fois et ô miracle ! Il est à sa place. Peut-être fallait-il un entre-deux pour établir un équilibre.

La croix est présente mais elle se fait discrète (dans le coin en haut à gauche du tableau) comme si à cet instant, elle soit devenue secondaire pour bien mettre en avant la symbolique du  geste de compassion et d’amour de Véronique envers Jésus souffrant.

Les feuilles sur le voile (à gauche sur le tableau) ont été ajoutées au dernier moment pour rappeler la fête, signe de la joie qui a précédé l’épreuve et en même temps, signe d’espérance. Celle de Jésus qui reçoit de l’attention et de la douceur et celle de Véronique qui a pu approcher le Christ et lui donner de la douceur.

Les losanges bordeaux et oranges renseignent sur l’identité de Véronique, femme de Jérusalem

Tableau 7

La croix semble immense et imposante. Elle représente un V à l’envers (signe de défaite ?) ou une équerre qui enserre le visage de Jésus. Je veux faire ressortir cet aspect du triangle sur le visage de Jésus, comme si la croix était imprégnée dans le regard de Jésus (voir son œil gauche souligné par un triangle).

Son regard est tourné vers le sol, signe de sa souffrance. Être à terre prend tout son sens.

Le visage de Jésus est quasiment à l’horizontal. Pas moyen de faire autrement pour que son nez représente la troisième ligne du triangle de la croix. J’ai voulu dire ainsi qu’à ce stade du chemin de croix, Jésus faisait déjà totalement partie de la croix.

Son cou a complètement disparu sous son vêtement ainsi qu’une partie de sa barbe. J’ai voulu donner l’impression que la croix le presse (l’oppresse) jusqu’à le réduire.

Ses cheveux représentés en forme de mèches éparpillées sur son visage accentuent le mouvement de la chute.

Le jaune de l’auréole prime sur le rouge mis en bas du tableau comme si c’était une mare de sang. La lumière donne un éclairage nouveau au tableau, autre que le symbole de la sainteté. Autant que cela puisse paraître étrange, j’ai voulu signifier la joie de la croix (symbole de l’humanité souffrante mais aussi destinée à être sauvée).

Tableau 8

Jésus et les femmes de Jérusalem.

Je veux souligner la longueur des visages, comme le Père Marko l’a représentée, pour donner l’impression qu’ils jaillissent du tableau. Ils donnent une dynamique à la scène, une énergie. Pour ma part, j’y entends une chorale ! Et cette chorale fait chanter le ciel représenté par des tesselles en mouvement. Le tout est de savoir de quel chant il s’agit ? Peut-être un requiem ?

Le personnage à gauche du tableau représente pour moi une adolescente, peut-être une future mère (au temps de Jésus les filles enfantaient alors qu’elles avaient à peine 16 ans). L’autre à droite, est une jeune femme (elle porte le voile). Elles sont au même niveau que Jésus. Celle en retrait, on la voit à peine. On peut imaginer qu’elle représente toutes celles qu’on ne voit pas, qu’on ne veut pas voir, mais qui sont là quand même (les femmes étaient considérées comme inférieures et impures dans la tradition juive surtout si elles étaient étrangères, pécheresses, filles mères, malades…). C’est à elle que j’ai donné le caractère le plus compatissant. Avez-vous trouvé comment ? En ayant une petite tache rouge à côté de l’œil comme celle de Jésus.

Jésus a dans ce tableau les cheveux gris et une barbe grise, couleur de la maturité et de la sagesse. Il enseigne aux femmes, non pas dans le sens de la connaissance, mais dans le sens de la prise de conscience d’une réalité. Et en même temps il les encourage à ne pas se laisser aller, à réfléchir sur leur vie, à se convertir.

On aperçoit un bout de la tunique rouge, couleur associée au sang du sacrifice du Christ (Jn 19, 24c) entre les deux femmes à droite.

Le mouvement du ciel donne l’impression que la croix tombe sur les personnages. Et donc, à l’image de Simon de Cyrène, les femmes de Jérusalem portent à leur manière la croix.

La position des femmes telles qu’elles ont été représentées par le Père Marko m’a suggérée la forme d’un cœur dans lequel Jésus s’est inséré pour dire quelque chose, pour les consoler  (dans l’évangile de Luc 23, 27, Jésus est venu leur dire de ne pas pleurer sur son sort mais sur leur sort ). Cela m’a donné l’idée de souligner les coins bas du tableau par des feuilles des Rameaux en forme de couronne pour mettre en valeur la compassion (le cœur) et peut-être la joie qui émanent de ses femmes d’avoir reçu une parole de Jésus. De même, elle est le signe de la gloire à Dieu. Ces femmes peuvent elles aussi prétendre au Royaume et à l’Amour de Dieu.

Tableau 9

La croix prend les trois quarts du tableau et le visage de Jésus, bien que désarticulé forme la 3ème ligne du triangle isocèle. On retrouve le triangle dans les yeux de Jésus cette fois-ci. Au début, j’ai constitué la croix de 20 rangs de tesselles, pour en rajouter 7 de plus pour donner du poids au drame de cette scène. Le nombre de coupes à réaliser pour les tesselles de la croix est énorme. Je l’exécute au kilomètre en prenant comme référence de taille, la première phalange de mon index droit (je suis gauchère). J’imagine que ce tableau sera réalisé rapidement.

La masse de la croix écrase le personnage qui est déformé en plusieurs endroits : le visage, la chevelure comme découpée en mèches, la joue droite de Jésus enfoncée.

L’auréole a quasiment disparu. Cela signifie que Jésus a été au plus bas de la souffrance humaine, de l’ignominie et du péché. Sa main a disparu du cadre. Il ne reste que son visage, lieu de la parole pour témoigner.

Il n’y a quasiment pas de forme arrondie dans ce tableau pour signifier l’extrême dureté de la situation. On ne peut pas rester indifférent à ce qui se passe.

J’ai ajouté les losanges bordeaux et oranges (en bas à droite du tableau) qui rappelle la sentence de mort. Ce tableau renvoie au tableau n°1 où tout était vertical alors qu’ici tout est horizontal ou penché pour avertir de l’imminence de la mort.

Les feuilles des Rameaux sont à nouveau éparpillées mais toujours présentes.